Dans les pays ordinaires, lorsqu’une fissure apparaît sur une route, on la répare.
Dans certains de nos pays, lorsqu’une fissure apparaît, on l’observe.
On la contemple.
On l’étudie.
On la laisse mûrir.
Puis on attend qu’elle devienne un cratère digne d’un financement conséquent.
Après tout, une petite fissure est une affaire de maintenance.
Un gouffre, lui, est un projet structurant.
Une fissure coûte quelques millions.
Un gouffre peut mobiliser des milliards.
Et chacun sait que les milliards attirent davantage de passion administrative que les petites réparations discrètes.
Ainsi naît parfois l’une des plus grandes absurdités du développement à la camerounaise :
Nous excellons davantage dans la réparation des catastrophes que dans leur prévention.
Le trou doit d’abord devenir spectaculaire.
La route doit d’abord devenir dangereuse.
Les usagers doivent d’abord souffrir.
Les véhicules doivent d’abord être détruits.
Les accidents doivent parfois se multiplier.
Alors seulement vient l’urgence.
Et avec elle les missions de terrain, les commissions, les rapports, les visites d’inspection, les réunions de crise et parfois les marchés d’urgence.
Le problème n’est pourtant pas technique.
Tout le monde sait qu’entretenir coûte moins cher que reconstruire.
Tout ingénieur le sait.
Tout économiste le sait.
Tout conducteur le sait.
Même les amortisseurs des véhicules le savent.
Mais visiblement, certaines fissures n’ont pas encore appris les règles du système.
Elles s’obstinent à vouloir être réparées avant de devenir rentables.
Car il faut parfois reconnaître le génie de certaines pratiques.
Transformer un petit problème à dix millions en une catastrophe à dix milliards exige une remarquable capacité de planification inversée.
Dans ce modèle étrange, la négligence devient un investissement.
L’abandon devient une stratégie.
Et l’urgence devient un mode de gouvernance.
Le plus grave est ailleurs.
Lorsque des routes mal construites ou mal entretenues sont validées malgré leurs défauts, nous ne sommes plus simplement face à un problème de corruption.
Nous sommes face à une forme de méchanceté administrative.
Car chacun sait ce qui arrivera.
Les nids-de-poule.
Les accidents.
Les retards.
Les véhicules détruits.
Les marchandises perdues.
Parfois même les vies brisées.
Et pourtant les signatures tombent.
Les procès-verbaux sont validés.
Les réceptions techniques sont prononcées.
Comme si la route devait mourir prématurément pour que son acte de décès devienne un nouveau marché.
Pendant ce temps, le citoyen paie plusieurs fois.
Il paie avec ses impôts.
Il paie avec les réparations de son véhicule.
Il paie avec le temps perdu dans les embouteillages.
Il paie parfois avec sa santé.
Et quelquefois avec sa vie.
Puis on lui explique que le développement coûte cher.
Non.
Ce qui coûte cher, ce n’est pas le développement.
C’est l’absence de développement.
Ce qui coûte cher, ce n’est pas l’entretien.
C’est la négligence.
Ce qui coûte cher, ce n’est pas la prévention.
C’est la mauvaise gouvernance.
Au fond, une question mérite d’être posée :
Dans quel pays normal une fissure doit-elle attendre de devenir un gouffre avant d’intéresser ceux qui sont chargés de l’empêcher de grandir ?
Un Cameroun nouveau n’est pas une illusion. C’est un choix. Et ce choix commence lorsque la prévention rapporte davantage à la nation que la catastrophe ne rapporte à certains.








