Le silence des autorités fabrique la guerre tribale
Le Cameroun joue avec le feu
Et comme souvent dans ce pays, pendant que la fumée monte, les responsables regardent ailleurs, organisent des séminaires sur le « vivre-ensemble », prononcent des discours en français administratif impeccable… puis rentrent dormir, pendant que les braises du tribalisme consument lentement la maison commune.
J’accuse.
J’accuse les autorités administratives qui regardent prospérer des discours de haine dans les quartiers, les médias, les réseaux sociaux et parfois même dans les institutions publiques, sans réaction ferme, sans poursuites exemplaires, sans pédagogie nationale.
J’accuse les autorités judiciaires qui semblent parfois plus rapides à poursuivre un humoriste, un opposant ou un lanceur d’alerte qu’un propagateur méthodique de haine tribale. Depuis quand l’incitation au mépris ethnique est-elle devenue une simple opinion au Cameroun ? Depuis quand appeler à l’exclusion d’un peuple est-il considéré comme une humeur passagère ?
J’accuse les responsables politiques qui, le jour, parlent d’unité nationale et, la nuit, manipulent les appartenances ethniques comme des bulletins de vote. Le tribalisme est devenu une monnaie politique : on l’alimente discrètement, on le nie publiquement, puis on s’étonne qu’il prospère.
Dans ce théâtre de l’hypocrisie, certains découvrent soudainement les vertus de la République lorsqu’ils sont eux-mêmes victimes de ce poison qu’ils ont longtemps laissé couler.
J’accuse aussi certaines autorités traditionnelles qui, au lieu d’être des ponts entre les peuples, deviennent parfois des forteresses identitaires, gardiennes d’un “nous contre eux” dangereux. La tradition ne devrait jamais servir de refuge à la haine.
Pendant ce temps, dans les taxis, les marchés, les bureaux, les universités et surtout sur les réseaux sociaux, le poison se banalise.
On entend : — « eux-là sont comme ça » ; — « ce groupe veut contrôler le pays » ; — « il faut se méfier d’eux » ; — « ils ne pensent qu’à l’argent » ; — « eux ne méritent pas ceci ».
À force de plaisanter avec les clichés, on finit par normaliser la haine.
À force de laisser faire, on transforme les frustrations économiques en conflits ethniques.
À force de silence, on prépare les tragédies.
L’histoire africaine et mondiale est pourtant sans pitié envers les peuples qui minimisent les discours de haine. Aucun pays ne bascule dans la fracture identitaire en une nuit. Cela commence toujours par des mots. Des insinuations. Des boucs émissaires. Une banalisation. Une tolérance coupable. Puis un jour, on découvre trop tard que le monstre a grandi sous les applaudissements des silencieux.
Le Cameroun semble croire qu’il possède une immunité mystique contre la guerre tribale.
Quelle dangereuse illusion.
Quand le chômage écrase les jeunes, quand la pauvreté humilie les familles, quand les frustrations sociales s’accumulent, le tribalisme devient le raccourci préféré des démagogues : on ne combat plus les injustices, on cherche un groupe à détester.
Et dans ce marché de la colère, les Bamiléké sont devenus, chez certains, les suspects permanents. Une bamiphobie décomplexée s’installe parfois avec une insolence inquiétante : accusations collectives, caricatures, soupçons automatiques, propos déshumanisants. Comme si un peuple entier pouvait être réduit à un stéréotype.
Mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas une communauté, une vérité demeure : on ne construit pas le Cameroun contre une ethnie.
On ne construira jamais le Cameroun sans les Bamiléké.
Et les Bamiléké eux-mêmes ne construiront jamais le Cameroun sans les autres peuples.
Le Cameroun n’est ni une juxtaposition de tribus méfiantes, ni une compétition ethnique pour le contrôle des ruines. Le Cameroun est un destin partagé — ou un échec partagé.
Ceux qui applaudissent aujourd’hui les humiliations ethniques devraient méditer une leçon simple : le feu identitaire n’a jamais de propriétaire. Celui qui brûle la maison du voisin oublie souvent que le vent change de direction.
Le plus grave n’est même plus le tribalisme.
Le plus grave, c’est son impunité.
Le plus grave, c’est le silence officiel.
Le plus grave, c’est cette étrange paresse institutionnelle face à une menace pourtant évidente.
Car le silence de l’État face à la haine n’est jamais neutre.
Il finit toujours par ressembler à une permission.
Et l’histoire, elle, ne pardonne jamais les silences complices







