Home Société BILI-BILI : LE MINISTÈRE DE LA BONNE HUMEUR… ET DES LENDEMAINS DE...

BILI-BILI : LE MINISTÈRE DE LA BONNE HUMEUR… ET DES LENDEMAINS DE MALHEUR

14
0

Dans le Grand Nord, certains disent que le soleil se lève à l’est. Erreur. Il se lève dans les cabarets à bili-bili.

À six heures du matin, les premiers fidèles sont déjà installés. Ici, pas de carte bancaire, pas de terminal de paiement, pas de costume-cravate. Une calebasse, un tabouret bancal et une philosophie de vie : « Demain appartient à Dieu, mais aujourd’hui appartient au bili-bili. »

Le breuvage national officieux coule à flots. Le sorgho a trouvé sa vocation : transformer les soucis en chansons… avant de transformer les chansons en maux de tête.

« Deux calebasses et j’oublie l’inflation », confie un habitué. Un troisième verre plus tard, il oublie aussi qu’il devait acheter les cahiers des enfants.

La vendeuse, elle, ne cache pas sa satisfaction.

— « Grâce au bili-bili, j’ai construit ma maison. »

Le client d’à côté complète :

— « Grâce au bili-bili, moi j’ai vendu la mienne… »

Personne ne rit. Tout le monde comprend.

Car le bili-bili fait vivre. Des milliers de femmes cultivent le sorgho, brassent, vendent et nourrissent leurs familles grâce à cette bière traditionnelle. Dans plusieurs villages, c’est une véritable banque populaire où l’on investit en calebasses.

Mais comme toute banque, les intérêts finissent parfois par coûter cher.

Au centre de santé voisin, le médecin connaît déjà la musique.

« Foie fatigué, hypertension, gastrites, accidents de moto, bagarres… Les samedis soir sont sponsorisés par le bili-bili. »

Dans certains foyers, le salaire prend un détour quotidien par le cabaret avant d’arriver… ou de ne jamais arriver à la maison.

Les épouses connaissent le scénario par cœur.

Le mari part acheter du savon.

Il revient philosophe.

Sans savon.

Sans monnaie.

Mais avec une théorie très élaborée sur la fraternité africaine.

Le plus inquiétant reste peut-être la banalisation.

Les adolescents observent les anciens lever la calebasse comme d’autres lèvent un trophée. Le rite devient habitude, l’habitude devient dépendance, et la dépendance finit par s’installer comme un membre de la famille qu’on n’a jamais invité.

Les défenseurs du bili-bili rappellent, non sans raison, qu’il s’agit d’un patrimoine culturel. Ils ont raison. Personne ne songe à déclarer la guerre à une tradition vieille de plusieurs siècles.

Le problème n’est pas la calebasse.

Le problème, c’est quand la calebasse décide de gérer le budget familial.

Ou de prendre le guidon d’une moto.

Ou de remplacer le petit-déjeuner, le déjeuner… et parfois le dîner.

Pendant ce temps, les campagnes de sensibilisation se font rares. Les cabarets, eux, n’ont besoin d’aucune publicité. Le bouche-à-oreille fonctionne à merveille. D’ailleurs, après quelques tournées, beaucoup parlent… mais plus personne ne s’écoute.

Le bili-bili est un paradoxe camerounais : il nourrit des familles, finance la scolarité de milliers d’enfants, fait vivre toute une filière agricole… tout en remplissant les centres de santé et en vidant parfois les marmites.

Au fond, le bili-bili n’est ni un démon ni un saint. C’est un miroir.

Il révèle la pauvreté, le chômage, le manque de loisirs, l’absence de prévention et cette vieille habitude de chercher dans une calebasse les solutions que les politiques publiques n’ont jamais servies.

Et comme on dit au cabaret : « Une calebasse, ça passe ; dix calebasses, c’est la calebasse qui vous passe. »

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here