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CAMEROUN

FÊTE DU 20 MAI: CHRONIQUE D’UN COUVRE-FEU VOLONTAIRE

Au Cameroun, le 20 mai est officiellement la fête de l’unité nationale. Officieusement, c’est la seule journée où l’on peut traverser Yaoundé sans embouteillage, sans klaxon, sans vendeurs de beignets, sans moto qui vous frôle le foie à 80 km/h. Une expérience métaphysique. Une apparition mariale de l’asphalte.
Dès l’aube, le pays entre dans un état de suspension administrative. Les boutiques ferment comme si une nuée de sauterelles bibliques avait été annoncée par décret préfectoral. Les commerçants baissent les rideaux avec la gravité de gens qui ne veulent surtout pas être vus en train de gagner leur vie pendant que la République défile. Les call-box disparaissent. Les bars deviennent des mausolées. Même les chèvres semblent avoir reçu une note de service.
La ville entière se vide avec une discipline qu’aucune campagne de civisme n’a jamais obtenue. Pour obtenir un tel respect des consignes sanitaires pendant le Covid, il fallait supplier. Pour faire nettoyer les caniveaux, il faut menacer. Pour imposer le casque aux motos, il faut multiplier les contrôles. Mais pour transformer les citoyens en fantômes le 20 mai, aucun effort n’est nécessaire. Le réflexe colonial fonctionne encore parfaitement : quand l’État parade, le peuple s’efface.
C’est fascinant.
Le plus ironique est que cette journée censée célébrer l’unité nationale produit exactement l’inverse d’une fête populaire. Une fête, normalement, déborde. Une fête fait sortir les gens. Une fête remplit les rues, les marchés, les restaurants, les stades, les trottoirs. Une fête crée du bruit, de la joie, du désordre vivant. Mais chez nous, la célébration nationale ressemble à une opération militaire combinée à un dimanche de deuil.
Le Cameroun célèbre son unité dans le silence d’une ville évacuée.
À Yaoundé, le 20 mai, on observe un phénomène extraordinaire : les citoyens regardent leur propre pays comme des spectateurs étrangers. La République devient un spectacle réservé à ceux qui défilent, aux autorités qui saluent, et aux journalistes qui commentent avec un enthousiasme de bulletin météo soviétique. Le reste de la population attend simplement 18 heures, comme après une panne d’électricité ou un confinement préfectoral.
Et pourtant, personne n’a officiellement interdit de vivre.
Voilà le génie du système : il n’a même plus besoin de dire les choses clairement. Tout le monde comprend. Les commerçants savent. Les chauffeurs savent. Les parents savent. Les enfants savent. Il existe une pédagogie implicite de la disparition. On apprend très tôt qu’un “grand événement national” est un moment où il faut devenir discret. Ne pas trop circuler. Ne pas trop ouvrir. Ne pas trop exister.
C’est peut-être cela, le legs colonial le plus solide : l’idée que l’État n’organise pas la participation des citoyens, mais leur mise à distance.
Car cette tradition ne vient pas de nos cultures. Dans les sociétés africaines traditionnelles, les célébrations étaient des moments d’occupation totale de l’espace public : danses, marchés, nourriture, vacarme, luttes, rencontres, palabres. Le pouvoir se montrait au milieu du peuple. Il ne vidait pas les rues avant de passer.
Le 20 mai moderne, lui, fonctionne encore comme une cérémonie de commandement colonial : il faut dégager l’espace pour le défilé du pouvoir. La circulation réelle du pays doit s’arrêter afin que la circulation symbolique de l’autorité puisse avoir lieu sans perturbation.
Alors chacun joue son rôle.
Les administrations mobilisent leurs agents comme des figurants d’empire. Les écoles répètent des marches militaires sous le soleil de mars pour produire, en mai, des adolescents épuisés qui avancent au pas devant des tribunes ombragées. Les forces de sécurité quadrillent les axes. Les citoyens ordinaires, eux, s’auto-confinent avec un sérieux admirable.
Le plus troublant, c’est que cette paralysie est devenue normale. On ne demande même plus : “Pourquoi tout fermer ?” On demande seulement : “À quelle heure peut-on recommencer à vivre ?”
À 18 heures, précisément, le pays renaît.
Les bars rouvrent comme après un coup d’État raté. Les motos réapparaissent. Les grilles grincent. Les gens ressortent avec cette prudence de prisonniers bénéficiant d’une promenade autorisée. La ville reprend son souffle, comme si la nation venait enfin d’obtenir la permission de continuer.
Et l’on appelle cela une fête nationale.
Peut-être qu’un jour, le 20 mai deviendra réellement populaire. Peut-être qu’on verra des concerts spontanés, des marchés ouverts, des rues pleines, des enfants courant partout, des familles dehors, des quartiers en liesse. Peut-être qu’on célébrera l’unité en permettant enfin aux citoyens d’occuper leur propre pays au lieu de s’en retirer.
Mais pour l’instant, notre fête nationale reste un étrange rituel où l’État défile devant des rues vides pendant qu’une population silencieuse attend l’heure officielle de réapparition.
Une unité nationale si convaincante qu’elle fait disparaître la nation entière pendant toute une journée.

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